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   La neige tombait abondamment sur ce haut plateau de l'Orcie. Les personnages qui avançaient tant bien que mal dans une terrible bourrasque ne voyaient pas très bien devant eux. Le chemin qu'ils suivaient depuis quelques heures maintenant, était déjà complètement recouvert d'une robe blanche qui en avait effacé le tracé. C'était un petit groupe d' Orques qui rentrait d'un des cols de la chaîne de Nordeloor et se dirigeait vers la capitale, Khal-maresh. Ils étaient vêtus de peaux d'ours et de loups, ne semblant pas réellement souffrir du froid régnant dans ces régions montagneuses et hostiles. Leur constitution exceptionnelle leur permettait en effet de résister aux températures généralement très basses que subissaient presque continuellement ces régions. Les rigueurs de l'hiver s'y installaient environ huit mois sur douze, les quatre autres mois de l'année étant plutôt dotés d'un climat relativement tempéré.

   A voir les voyageurs se diriger pratiquement sans hésitation, on aurait dit que le chemin leur était parfaitement connu malgré la tempête qui sévissait tout autour d'eux.En effet, ces Orques pouvaient apercevoir, situés à environ une vingtaine de mètres l'un de l'autre, des pieux de dix à quinze centimètres de diamètre environ, profondément enracinnés dans la glace et d'une hauteur d'environ deux mètres. Sur chacun de ceux-ci trônait un crâne humain et une bannière de couleur rouge-sang, solidement attachée, y flottait au gré des caprices du vent.

   Les deux personnages qui marchaient à la tête de cette petite troupe se nommaient Rhoar et Varok et étaient les frères cadets de l'actuel chef Orque Braniek, le fils de Gurlash qui était mort, à la suite de ses blessures, peu de temps après la bataille de la Vallée Obscure. Cette bataille avait complètement décimé les troupes orques et dès lors jamais les Orques ne s'étaient sentis aussi faibles et vulnérables. A la mort de Gurlash, Braniek était monté sur le trône d'Orcie et avait mis trois décennies à reconstruire une puissante armée. Malgré cela, il se contentait actuellement d'envoyer de temps à autre, des petites troupes de guerriers qui venaient piller les villages méruviens côtoyant le sud de la chaîne de Nordeloor. Braniek connaissait la force des armées méruviennes, celles-ci, soutenues par les troupes du duc de Roncenoir lui inspiraient en effet, depuis leur victoire à la Vallée Obscure, une certaine méfiance.

   Depuis peu cependant, il avait appris qu'un vent de révolte était en train de souffler sur certaines parties du royaume à cause de la dureté et de l'intransigeance du duc, et il attendait son heure. Si Norbert de Roncenoir, actuel roi à Ethyria, devait perdre le contrôle de certaines de ses villes à l'intérieur du pays, alors lui, Braniek, pourrait s'engager dans une nouvelle guerre et se lancerait en premier sur le château de Roncenoir, le nord du duché n'étant séparé de la chaîne de Nordeloor que de vingt-cinq lieues, environ.

   Les deux frères cadets de Braniek, Rhoar et Varok, inspiraient à leur aîné une certaine inquiétude. Ces deux jeunes loups étaient intrépides, impatients de guerroyer, et le chef orque les considérait avec une grande méfiance. Ceux-ci n'avaient cependant que peu d'accès au pouvoir que détenait Braniek sur l'Orcie qu'il gouvernait avec une main de fer. Celui-ci craignait en effet que les deux cadets ne tentent de s'approprier le pouvoir par un coup d'état dans lequel il risquerait d'y perdre la vie. Les éléments les plus jeunes de Khal-maresh étaient de fervents admirateurs de Rhoar et Varok dont ils partageaient les nombreuses sorties de nuit où se mêlaient beuveries et autres orgies tumultueuses. Braniek était bien entendu au courant de la vie de dépravation que menaient actuellement ses frères, ainsi que de certaines paroles inquiétantes lancées à son encontre lors de ces nuits agitées.

   Braniek, qui était d'un calme réfléchi, pour l'instant laissait faire. Il s'entoura néanmoins d'une solide garde recrutée parmi ses anciens et fidèles compagnons d'armes et se contentait de tenir à l'oeil ses deux turbulents frères.

 

*   *   * 

 

   Bientôt, l'un des Orques de la petite troupe, étendant son bras, se mit à pointer du doigt quelques formes irrégulières situées sur un vaste plateau au sommet du chemin, et s'écria :

   - Khal-maresh...

   Varok s'arrêta pour regarder vers l'endroit indiqué par l'Orque et dit à son frère Rhoar :

   - Ah, enfin... Ce n'est pas trop tôt !

   Quelques instants plus tard, la petite troupe entrait dans la capitale de l'Orcie. Il serait néanmoins présomptueux d'appeler ''capitale'' les quelques centaines d'habitations qui se dressaient sur plusieurs niveaux de cet endroit enneigé. Les maisons étaient en effet toutes construites à l'aide de rondins de bois et ne comportaient pas d'étage. 

   Plutôt grandes, ces habitations étaient souvent ornées de peaux de bêtes sauvages, ours, loups géants, smilodons ou tigres à dents de sabre, que l'on trouvait en nombre dans les étendues glacées des hauts-plateaux. Les différents quartiers étaient reliés entre-eux par des sentiers plus ou moins larges et l'on accédait aux habitations du haut de la cité par des escaliers en bois.

   Quittant leurs compagnons, Varok et Rhoar se dirigèrent vers le haut de la capitale pour entrer dans une spacieuse demeure, bien plus grande et beaucoup plus décorée que toutes les autres habitation de Khal-maresh. C'était là que trônait leur frère Braniek, le chef suprême de toutes les tribus et villages de l'Orcie.

   Un garde du commandant des Orques les introduisit dans la salle de réunion où Braniek était en pleine conversation avec le shaman Turok, ainsi que quelques personnages de sa propre garde et un Elfe.

   Varok regarda ce dernier avec circonspection et, s'adressant à son aîné, demanda :

   - Que fait cet... Elfe ici ? Depuis quand traites-tu avec cette espèce, ne sont-ils pas nos ennemis de toujours ?

   Braniek fronça les sourcils et répondit fermement :

   - Tu vas le savoir en temps utile, pour l'instant contentes-toi de me faire ton rapport sur ce que tu as observé des fortifications du château de Roncenoir !

   Jetant également un regard haineux vers l'Elfe, Rhoar s'avança vers le commandant et lui dit :

   - Je vais t'expliquer tout ce que nous avons vu mais je peux déjà te dire que cela ne te fera pas plaisir ! Non seulement le château, mais aussi tout le domaine de Roncenoir a été grandement fortifié. A une lieue du manoir, vers le Nord, l'Est et l'Ouest, de grandes tranchées ont été creusées, et ceci sur une longueur d'une dizaine de lieues dans chaque direction. Le château n'est désormais plus accessible, depuis chacun de ces côtés, qu'uniquement par deux chemins le long desquels se dressent deux tours gigantesques où une poignée d'hommes montent la garde nuit et jour.

   - Et alors, répondit Braniek non impressionné, une tranchée, aussi large soit-elle, peut être traversée, non ?

   - Attends la suite, continua Varok. L'eau du fleuve Meruvil a été détournée par le creusement d'un petit canal qui maintenant alimente ces tranchées défensives. Celles-ci, larges de 5 mètres environ et profondes d'au moins trois mètres sont toutes remplies d'eau et offrent à Roncenoir un statut pratiquement imprenable. Si tu nous avais écouté bien plus tôt, le château serait déjà tombé depuis deux ans en ayant lancé nos troupes à ce moment. Maintenant, Combien de guerriers cela va-t-il nous coûter si nous voulons nous emparer du duché, et jusqu'à quand devrons-nous encore subir tes hésitations à répétition ?

   Le shaman Turok frappa le sol d'un grand coup à l'aide de son bâton et, s'adressant aux deux cadets, s'écria :

   - Je vous défends de parler de la sorte à votre frère ! Nous avons d'autres plans qui nous permettrons d'arriver à nos fins et vous n'avez pas à juger des capacités de Braniek à conduire une guerre !

   Le chef, ignorant la réponse de Varok, désigna l'Elfe debout en contrebas du trône, et expliqua :

   - Je vous présente Irriël, envoyé par la tribu blanpeau des Tes-elwens, dans le nord de la grande forêt. Les Tes-elwens nous aideront à prendre le château de Roncenoir en échange d'un petit service qui me paraît bien peu de chose.

   - Et quel est donc le genre de service que nous devons rendre à ces peaux-blanches ?

   - Taisez-vous ! L'Elfe ici présent va vous expliquer !

   Se tournant vers les deux cadets, Irriël commença :

   - Voilà, une jeune humaine prénommée Roswyn, héritière de la couronne de Meruvia est à la recherche de trois artefacts sacrés qui ont été volés à notre déesse Ellen. Elle en a déjà retrouvé un, mais il est absolument impensable qu'elle puisse s'emparer des trois bijoux. L'un d'entre-eux, une couronne d'or se trouve en Orcie en un endroit que nous ne connaissons pas mais nous savons qu'elle viendra ici pour tâcher de la retrouver. Ce que nous demandons est simple, ou bien vous trouvez cette couronne avant cette Roswyn et vous nous la remettez ou vous vous en emparez dès qu'elle-même l'aura trouvée, ce n'est pas plus difficile que cela.

   Varok sourit en regardant l'Elfe et lui dit :

   - Pas plus difficile que cela, dis-tu ? Il nous suffirait donc de suivre la femme et d'attendre qu'elle trouve la couronne ?...Cela nous semble bien compliqué pourtant ! Où chercher une femme qui elle-même cherche un objet dont personne ne sait où il se trouve ?! Tu en demandes beaucoup, peau-blanche. Et quand bien même nous retrouverions la couronne, que nous offrirais-tu en échange ?

   - Nous vous offrons l'aide de mille de nos guerriers Tes-elwens, cela devrait vous aider, en complément à vos propres troupes, à vous emparer de Roncenoir !

   - Je ne comprends pas, répondit Rhoar. Quelle est donc l'importance à vos yeux d'une simple couronne en or pour que vous mettiez tous ces guerriers à notre disposition ?

   - Je t'ai dit que cette couronne faisait partie de trois pièces dérobées à notre déesse. En outre, nous ne voulons pas que ce soit une humaine qui les rassemble. Ces artefacts faisant partie de notre patrimoine, seuls, un ou une elfe ont le droit de les retrouver et de les rapporter à Ismen-nethor, afin de les remettre la déesse Ellen.

   - C'est alors que Varok intervint à nouveau :

   - Tu parles au nom des Tes-elwens, mais qu'en est-il des Maleel-aels ainsi que des Sedes-odaï ?

   - Nous n'agissons pas de concert avec eux car nous nous méfions autant des uns comme des autres. Nous pensons néanmoins que ce sont les Sedes-odaï qui ont inventé toute cette histoire de prophétie qui entoure les trois artefacts, et ce, pour s'approprier l'hégémonie sur tous les Blanpeaux. Nous les soupçonnons en outre de vouloir s'accaparer le trône d'Ethyria !

   Varok se tourna vers Braniek, et lui dit :

   - Et toi, tu crois réellement que les Tes-elwens mettront mille guerriers à ta disposition dès que tu leur auras remis la couronne ?! Tu rêves, mon cher frère, ou alors tu n'es plus à même de juger de la pertinence des propositions que l'on te fait. En tout cas, s'allier avec les Elfes est tout simplement impensable, ne crois pas que les mille jeunes guerriers que nous commandons, Rhoar et moi, se mettront à ta disposition en alliance avec les Elfes. Je crains que tu ne doives te suffire des trois mille guerriers qui te sont fidèles.

   - Prenez garde, s'écria Braniek, irrité. Au moindre faux-pas de votre part, je n'hésiterai pas à vous faire enfermer tous les deux et forcer vos guerriers à me suivre, dussé-je en faire exécuter quelques dizaines pour l'exemple !

   Ces paroles eurent pour effet de calmer quelque peu l'ardeur des deux cadets et c'est d'un air rageur qu'ils quittèrent la salle de réunion.

   Restés seuls après le départ de l'envoyé Irriël, le chef Braniek et le shaman Turok se regardèrent un instant sans parler, comme si chacun d'eux pouvait lire dans les pensées de l'autre. Après un moment, Braniek brisa le silence qui s'était abattu sur la salle de réunion et dit au grand-prêtre :

   - Cette fois c'en est trop ! Ces deux imbéciles me causent trop de problèmes et mettent mon commandement en péril. Tu iras parler à Gurlek, mon second, dès qu'il reviendra de la frontière du Pays des Ombres, à l'Ouest. Je veux qu'il prenne quelques hommes en qui nous pouvons avoir toute confiance et qu'il me débarrasse de ces deux idiots une fois pour toutes. Après cela, personne n'osera plus jamais remettre en cause mon autorité. Maintenant, va !

   Pendant ce temps, à l'Auberge de l'Ours, assis à une table devant quelques pichets d'un vin suret, Varok et Rhoar discutaient allègrement en compagnie de quelques proches. Varok fulminait et parlait sans retenue :

   - Il nous prend pour des bons-à-rien et jamais il n'écoute une seule de nos idées ou propositions ! Seules ses idées comptent et il devient réellement un danger pour son propre peuple... Maintenant cela suffit, il faut agir avant qu'il ne décide de nous faire disparaître !

   - A quoi penses-tu Varok, demanda Rhoar ?

   - Tu sais qu'il aime chasser le tigre à dents de sabre dans les hauts plateaux du nord. Il n'est bien souvent accompagné que de quelques-un de ses proches et un accident serait si vite arrivé...

   A ces paroles, tous partirent d'un grand éclat de rire tandis qu'un peu plus loin, assis à une table reculée et située sur un des côtés de l'auberge, un personnage de haute stature, vêtu d'une épaisse pelisse d'ours, la tête dissimulée par une capuche en peau de loup gris, et qui prêtait l'oreille depuis un certain temps déjà, murmurait en lui-même :

   - Hé hé, les trois frères semblent vouloir s'entre-tuer... Plus simple sera donc ma tâche ! Le pouvoir en Orcie sera bientôt mien !