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   L'île de Phaéton avait, depuis la nuit des temps, toujours été inféodée au royaume de Meruvia. Cinaxa, sa capitale, située au nord de l'île sur l'Océan Phaétonique, se trouvait environ à soixante-quinze lieues de Suthéria, le port d'Ethyria, la capitale du royaume. Un commerce florissant reliait les deux villes. De nombreux navires faisant d'incessants aller-retours entre celles-ci, transportaient, provenant de la capitale, de volumineuses cargaisons de bois de cèdre et de chêne, ainsi que diverses pierres précieuses et, importé depuis Cinaxa, le marbre blanc qui décorait les temples des dieux et des palais des grandes villes de Meruvia.

   Si l'île de Phaéton faisait partie intégrante du royaume, elle disposait néanmoins d'une certaine autonomie. Composé de sept vieillards honorables, un grand conseil élisait un gouverneur pour une période de dix ans, le pouvoir étant alors partagé entre le gouverneur et le Conseil des Sept. Au décès de l'un des membres du conseil, le défunt était, endéans une période d'un mois, remplacé par un personnage de la capitale Cinaxa ou de Naxos, la seconde grande ville du sud de l'île. Le nouveau membre était choisi parmi l'élite des grandes familles du pays et devait être âgé de soixante ans au moins.

   A Ethyria, le roi regardait d'un œil plus ou moins distrait les tractations politiques de sa vassale Cinaxa et se contentait généralement de se faire présenter un gouverneur nouvellement élu. 

   Suite à l'une ou l'autre tentative de révolte par désir d'indépendance qui avait eu lieu dans les temps anciens, le nombre de navire de guerre dont pouvait disposer l'île de Phaéton avait cependant été limité à cinq, les rois de Meruvia préférant prévenir une guerre plutôt que devoir se lancer dans d'interminables combats.

   Depuis quelque temps, un illicite trafic de contrebande d'orphia, l'herbe-qui-rend-fou, s'était établi dans l'île et envoyait régulièrement la marchandise interdite dans tout le continent avec Suthéria ou Sybaris comme ports de destination. Les autorités d'Ethyria faisaient constamment la chasse aux contrebandiers mais ceux-ci modifiaient régulièrement les endroits où accostaient leurs navires. Cinaxa, quant-à-elle, feignait de combattre la contrebande en arraisonnant de temps à autre un navire chargé d'orphia mais fermait les yeux la presque totalité du temps, les revenus qu'elle percevait en taxes diverses imposées aux contrebandiers recrutés par le pouvoir en place, allaient régulièrement remplir les caisses du gouvernorat.

   Dans l'extrême Est de Phaéton se dressait la Tour Blanche. Les plus grands mages et druides de Meruvia y étudiaient les mystères liés à la terre, à l'eau et au feu depuis plusieurs millénaires et étaient considérés indépendants de toute autorité, que ce soit d'Ethyria ou de Cinaxa.  Toutes les découvertes bonnes pour le peuple qui s'y faisaient, étaient sensées profiter au royaume tout entier.

 

*   *   * 



   L'archimage Rigobert entra dans la pièce où Aethelwyn était en train de travailler. Ce dernier achevait de dessiner un plan représentant le nouveau bâton de feu dont il avait appris à se servir lors de son séjour dans la Tour Blanche.

   L'archimage s'avança vers l'Elfe et lui dit en souriant :

   - Ah mon ami Aethelwyn ! Je vois que tu es encore occupé à travailler, ne prends-tu donc jamais un peu de repos ?

   Très concentré sur son parchemin, le druide mit quelque temps à apercevoir Rigobert qui attendait sa réponse.

   - Excuse-moi ami, je terminais le plan de cette petite merveille que tu m'as fait découvrir et que j'emporterai avec moi dans la forêt des Blanpeaux. Heureusement que les mages sont les seuls personnages à être capables de s'en servir car imagine un peu les dégâts que pourrait occasionner une armée capable de manipuler de tels engins ?!

   - Je n'ose y penser mon ami, répondit l'archimage, surtout que ces nouveaux bâtons que nous avons développés ici à la Tour Blanche sont d'une puissance bien supérieure à tous ceux connus jusqu'à présent. Je crains cependant que toutes les mines d'orichalque exploitées dans le royaume ne suffiraient pas à elles-seules à construire un nombre suffisant de bâtons de feu pour équiper une armée tout entière tant ce précieux minerai est rare. Mais il est autre chose dont je voulais t'entretenir. Te souviens-tu que je t'ai parlé d'un secret entourant le dernier étage de la Tour Blanche ? Suis-moi, je vais te montrer de quoi il s'agit.

   D'abord étonné, puis vivement intéressé, Aethelwyn se leva de son siège et, accompagné de Rigobert, monta les deux cent quarante quatre marches qui conduisaient, par les étages successifs, au sommet de la tour.

   Arrivés au dessus, l'archimage et son compagnon s'arrêtèrent devant une lourde porte de bronze et mirent plusieurs minutes à reprendre leur souffle avant que Rigobert ne puisse articuler quelques mots :

   - Et bien... Heureusement... je ne viens pas ici tous les jours... Mon cœur n'y résisterait pas...

   Puis, sortant une grosse clé de sa cape, l'archimage l'introduisit dans la serrure et tourna deux fois la pièce de métal vers la gauche. Il invita ensuite Aethelwyn à le suivre jusqu'au bout d'une pièce d'environ dix mètres de longueur où se dressait un téléporteur tout en pierre blanche mais dont l'ouverture était protégé par une barrière immatérielle parcourue par des dizaines de couleurs flamboyantes.

   - Le Chemin des Dieux, dit Rigobert en se tournant vers l'Elfe.

   Aethelwyn, d'un air hébété, regardait les mouvements rapides des couleurs qui se dessinaient et se déplaçaient en diverses directions sur la barrière du téléporteur. Finalement, curieux, il demanda :

   - Le Chemin des Dieux... Je ne comprends pas ?!

   L'archimage s'expliqua.

   - Ce téléporteur a servi pour la dernière fois il y a environ un millier d'années, maintenant. A l'époque, l'archimage de la Tour Blanche, un certain Ignatius, a créé ce chemin pour parvenir jusqu'à la déesse Aziza qu'il voulait rencontrer dans son royaume. Toujours est-il que le parchemin de téléportation qu'il utilisa fut abîmé pendant l'invocation et le plan éthérique dans lequel se mouvait le mage, déformé. Ignatius se retrouva dans des terres de lave et de sang car, par on ne sait quel mystère, il fut envoyé dans les territoires du dieu Baal. Aussitôt poursuivi par les immondes créatures du dieu des Enfers, le malheureux parvint néanmoins à se sortir de justesse de ce mauvais pas et réintégra la Tour Blanche. Un peu plus tard, il créa un parchemin de formation de barrière qu'il invoqua devant le téléporteur. Ceci eut pour effet, comme tu peux le voir encore maintenant, d'en refermer l'ouverture à tout jamais. Il jura alors par le dieu Nélos que plus personne ne pourrait emprunter ce passage et que jamais la barrière permettant l'accès au téléporteur ne pourrait être détruite par un humain.

   Aethelwyn, encore tout décontenancé par ce récit, répondit :

   - Mais...Vous, les mages, n'utilisez-vous pas régulièrement des parchemins de brise-barrière ?!

   - Oui, mais aucun d'entre-eux ne marche en ce qui concerne ce téléporteur et crois-moi, cela vaut bien mieux ainsi. Personne n'aimerait voir entrer les serviteurs de Baal dans la Tour Blanche et à partir d'ici, dans l'île tout entière !

   - Effectivement, je te le concède, répondit l'Elfe. En tout cas, je te remercie pour ton invitation et pour tous les bon moments que nous avons passés entre mages et druides. Il est temps pour moi maintenant de rejoindre ma tribu des sedes-odaï, je n'ai pas eu le temps de donner des nouvelles à ma sœur Ellawen et je suis certain, la connaissant, qu'à l'heure actuelle, elle doit être morte d'inquiétude. A ce propos me permettras-tu d'envoyer un corbeau messager au village des Sedes-odaï afin de rassurer les miens et leur faire part de mon retour ?

   Le lendemain matin, Aethelwyn prenait congé de son ami l'archimage Rigobert ainsi que des autres mages et druides résidents à la Tour Blanche et prit le chemin de Cinaxa. De là, il embarquerait sur un navire qui le conduirait à Sybaris.

 

   Le ciel était bleu et sans nuage. Un implacable soleil frappait de ses rayons ardents, les hommes et les bêtes qui marchaient d'un pas pesant sur le chemin reliant l'Est de l'île à la capitale Cinaxa.

   Arrivé à l'entrée de la grande forêt du centre de l'île, Aethelwyn se retrouva seul sur le chemin et, choisissant soigneusement un endroit situé à l'ombre d'un gros rocher qui bordait la route, il s'assied sur l'herbe plus fraîche et déballa la pitance que lui avait remise Rigobert avant son départ de la tour. Buvant goulûment à même le goulot de sa gourde en peau de chèvre, il se désaltéra suffisamment jusqu'à étancher sa soif qui commençait à le tenailler depuis quelque temps déjà.

   A peine se fut-il restauré et reposé quelques instants qu'il entendit des craquements de branches mortes au loin, à l'intérieur de la forêt. Posant la main sur son bâton de feu, il regarda les alentours afin de reconnaître d'où provenait le bruit mais, n'apercevant rien dans les environs proches, il se releva, et, se saisissant de son sac et de son bâton, reprit la marche vers sa destination.

   - Allons, je me fais des idées... Quelque bête effarouchée sans doute ! 

   Le soir tombait. Le ciel était déjà tout illuminé de nombreuses étoiles scintillantes quand Aethelwyn se mit à chercher un endroit où il pourrait passer tranquillement la nuit à l'abri d'animaux prédateurs nocturnes. Apercevant un groupe d'imposants rochers disposés en forme de trois-quarts d'un cercle, il se dirigea vers eux. Après avoir allumé un petit feu à l'entrée,il acheva sa ration de nourriture de la journée et se prépara ensuite un lit d'herbes et de mousse bien sèches. Avant de s'étendre sur sa couche de fortune il sembla réfléchir un instant puis, sortant de son sac le plan du bâton de feu qu'il avait dessiné, il le glissa bien caché, sous l'un des rochers qui lui servait de rempart. Quelques instants plus tard, l'Elfe dormait profondément, harassé par sa longue marche de la journée.

   Deux heures s'étaient écoulées après minuit qu'Aethelwyn, devinant une présence à ses côtés, s'éveilla en sursaut. Le feu que l'Elfe avait allumé à l'entrée s'était éteint et il voulut rapidement se saisir de son bâton qu'il avait déposé à ses côtés avant de s'endormir mais sa main ne rencontra que le vide. Ce fut un coup de pied qu'il reçut durement dans les côtes qui lui firent comprendre qu'effectivement il n'était pas seul.

   - Debout l'Elfe ! Tu viens avec nous, ne nous fais pas perdre notre temps !

   Grimaçant de douleur, Aethelwyn se leva péniblement et aperçut quelques brigands qui l'entouraient et qui riaient entre-eux.

   - Qui êtes-vous, et que me voulez-vous ?!

   L'un des voyous, qui tenait dans sa main le bâton d'Aethelwyn et qui semblait être le chef, répondit :

   - Tu le sauras assez tôt, peau blanche, en attendant tu viens avec nous. Allez, vous autres, entravez-lui les mains, nous rentrons au camp.

 

*   *   * 

 

   Gildric était le gouverneur de Cinaxa. Tout, dans le regard fuyant et sournois de ce petit homme maigrichon dénotait un être fourbe et cruel. Une dizaine d'années après la mort du roi Ethan d'Ethyria, il avait fait assassiner le gouverneur de l'époque, un certain Ernold, bien avant que ce dernier ne finisse son mandat de gouverneur. Gildric s'était aussitôt auto-proclamé gouverneur de Cinaxa à l'aide d'une poignée de fidèles ayant main-mise sur l'armée, et ce, sans s'occuper des récriminations du Conseil des Sept. Ceux-ci, craignant pour leur vie, avaient dû accepter le nouveau gouverneur avec plus ou moins d'enthousiasme, du moins le laissaient-ils paraître.

   Le duc Norbert de Roncenoir, trop occupé à se soucier de maintenir les Gobelins à l'intérieur de leurs territoires ainsi que de préparer son couronnement, n'eut pas le temps ni la volonté d'ailleurs, d'intervenir dans les affaires de Cinaxa. A cette époque, les Gobelins faisaient de nombreuses incursions dans les Collines de Rochegrise et pillaient systématiquement les villages qu'ils traversaient, ce qui donnait au duc matière à s'occuper et d'ainsi négliger sa vassale Phaéton.

   Gildric avait de grandes ambitions. Depuis son accession au poste de gouverneur, son rêve était de faire de l'île la première puissance de Meruvia et de s'asseoir en maître sur le trône d'Ethyria. Pour arriver à ses fins, il lui faudrait une puissante armée et une grande flotte or, jusqu'ici, il devait, par ordre de la capitale du royaume, se contenter d'effectifs maximum d'un millier d'hommes et de cinq vaisseaux de guerre.

   A la mort du roi Ethan, le duc de Roncenoir envoyait, une fois l'an à Cinaxa, une délégation de quelques dignitaires du royaume, afin de s'assurer que les directives imposées par la couronne étaient bien respectées.

   Grandement tenté par l'aventure et la conquête, le gouverneur Gildric s'était récemment entouré de quelques mages du feu qui lui firent comprendre qu'une centaine de mages-guerriers dotés de bâtons de feu pouvaient faire autant de dégâts qu'une armée de mille hommes, épéistes, hallebardiers et archers réunis. Une école de magie du feu était en développement à Cinaxa où le gouverneur comptait bien faire former une ou deux centaines de mages aptes à manipuler ce type d'arme qui devait se révéler terriblement dévastateur.

   Le gouverneur Gildric avait une fille. Eleonor venait d'atteindre ses dix-huit ans et se révélait être une très jolie jeune femme. Elia, la femme de Gildric était morte alors qu'Eleonor n'était âgée que de dix ans et l'éducation de l'enfant avait dès lors été confiée à une gouvernante qui l'avait élevé dans la droiture et dans la piété, loin des tumultes et des complots qui se succédaient dans le palais du gouverneur.

   Un matin, Gildric avait fait appeler le Grand Mage Isembert et le général de son armée, un certain Hildebald. Tout souriant, il s'adressa aux deux hommes en ces termes :   

   - Les dignitaires du roi Norbert viennent de quitter Cinaxa. Ils sont satisfaits de ce qu'ils ont vu dans le gouvernorat, leur rapport à Ethyria sera donc très positif ! De cela je me réjouis, mais il est temps maintenant pour nous de mettre notre plan en œuvre et de démarrer la formation d'une armée bien plus forte et de créer une flotte telle qu'elle pourra envoyer tous les navires de Meruvia par le fond. Nous ne reverrons pas les ambassadeurs d'Etheria avant un an et nous avons donc ce délai pour réaliser nos plans. J'attends maintenant que vous me parliez des avancements que vous avez obtenus concernant les idées que je vous avais soumises.

   Le premier, le général Hildebald s'avança et répondit :

   - J'ai repéré l'emplacement de deux criques très bien protégées sur la côte sud de l'île. Nous pourrons y construire notre flotte en toute sécurité et à l'abri des regards indiscrets. Je vais immédiatement faire aménager ces endroits afin de pouvoir démarrer la construction des navires au plus tôt. D'autre part, mes subalternes préparent le recrutement de nouveaux militaires que nous formerons par petits groupes.

   - Excellent ! Voilà déjà une bonne nouvelle, répondit Gildric très satisfait. Puis, s'adressant au Grand Mage, demanda :

   - Et toi Isembert, que peux-tu m'apprendre de neuf ?

   Le vieil homme, l'air quelque peu embarrassé, expliqua :

   - Et bien voilà. L'école de magie du feu est déjà ouverte aux élèves aspirants mais j'ai un petit souci concernant la puissance actuelle de nos bâtons.

   - Mais tu m'avais assuré qu'une centaine de mages utilisant ces bâtons pourraient s'opposer facilement à mille hommes ?!

   - Oui mais après avoir à nouveau étudié cette question je suis convaincu que ces armes devraient être bien plus puissantes pour arriver à un résultat réellement satisfaisant. Cependant...

   - Et bien, je t'écoute, répondit le gouverneur quelque peu irrité.

   - Voilà, j'ai appris récemment que les mages de la Tour Blanche étaient parvenus à un résultat tout-à-fait positif en ce qui concerne le pouvoir de dévastation de ces bâtons. Leur découverte serait, paraît-il, d'une puissance deux à trois fois supérieure aux bâtons utilisés actuellement dans tout l'empire.

   - Et que veux-tu que je fasse, répondit Gildric, tu sais bien qu'il nous est impossible de porter la main sur les mages de la Tour Blanche ! Et quand bien même nous déciderions d'envahir la tour, n'oublie pas que celle-ci est protégée par une barrière magique que seuls les mages qui y habitent peuvent activer ou désactiver !!

   - Oui, mais il se fait qu'un druide de la tribu des Sedes-odaï a participé au développement des nouveaux bâtons et, ayant appris qu'il allait quitter la tour pour rentrer dans la Forêt des Blanpeaux, je l'ai fait arrêter par un groupe de nos contrebandiers du centre de l'île et actuellement, il est en route pour rejoindre Cinaxa dans les jours à venir. Il est en possession d'un de ces bâton de feu et il nous suffira de le faire parler pour qu'il nous explique le fonctionnement de ce nouveau modèle.

   Gildric jubilait. Une joie intense s'était dessinée sur son visage et, pendant l'espace d'un instant, il se vit assis sur le trône d'Ethyria.